Partager l'article ! François Bayrou à 12 ans: ( Article de Sud-Ouest du 1er août 2010) Chaque dimanche durant l'été, nous recomposo ...
Orange Sanguine et les aventures des Centristes Décompléxés
"La sagesse, c'est d'avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre de vue quand on les poursuit".
Le Hérisson hérissé : l'actualité illustrée par Xavier du MoDem 86.
[LEG_NF_GRAS-Blanc]François Bayrou en sixième à Nay. Un grand appétit de vivre. Photo DR
Une pouliche ? Les Bayrou ont toujours eu deux ou trois juments poulinières. Certains jouent à la loterie. Eux parient sur un ou deux poulains par an. Un jour, un crack viendra. Deux ans avant que François naisse, l'un d'eux a gagné le Grand Prix de Marseille
François suit pas à pas cet homme rare, sensible, autodidacte, bienveillant envers la nature humaine, qui pense que Marcel Pagnol est un remède à l'éreintement. C'est un intellectuel qui remue la vie à mains nues. La maison sent l'écriture. Le repas des Bayrou offre une scène saisissante. Chacun mange avec son livre. Emma, tous les lundis, emprunte cinq romans à la bibliothèque de Nay, le chef-lieu de canton, à 5 kilomètres.
L'un des frères de Calixte est polytechnicien, la petite sœur est médecin. Sans compter Eugène, le mécanicien génial de Bordères. François conduit le tracteur, fane, laboure, escorte les vaches sur son vélo vert, ou à cheval. Certes, il joue aux billes, au foot, au rugby, sprinte aux courses cyclistes. Mais une nécessité intérieure le brûle : il doit lire, en tous lieux.
Un lecteur sur le toit brûlant
Très souvent, il monte sur le toit de la maison familiale, s'accroche à un volet et grimpe sur celui de la grange, plus haut. Il vient ouvrir le livre dans la beauté du Béarn, seul. En bas, on l'appelle « Shake », diminutif de Shakespeare. Ou « Tintin », pour la houppette qui le coiffe. Mais les moqueries ne l'offusquent pas. Il y a bien plus cruel chaque jour.
Depuis l'âge de 8 ans, François est bègue. C'est une souffrance de prison. Il enrage. Une fontaine de paroles coule en lui et l'eau ne vient jamais. Le tuyau est cassé. Parler est une épreuve. Ce bégaiement de blocage n'a qu'un seul avantage. Il doit chercher les mots qui passent, formuler les plans B, jongler sans cesse avec les synonymes. Sa capacité lexicale est belle pour son âge. Calixte et Emma sont très inquiets.
Une orthophoniste à Pau lui explique comment parler, lui apprend à respirer. Mais le bénéfice s'évapore aussitôt. Il faut trouver la clef en lui. De tout temps chez les Bayrou, quand le père s'appelle Calixte, le fils aîné se prénomme François, et inversement.
Où est-il né ? Bien des choses pèsent à Bordères. Le grand-père François, négociant en grain, a connu l'aisance au début du siècle. Bayrou au village, cela voulait dire première voiture, premier téléphone. Mais son affaire n'a pas survécu à la terrible crise d'après-guerre. Rien n'est écrit pour toujours.
François connaît les drames anciens. L'arrière-arrière-grand-père de François Bayrou a été retrouvé mort dans la forêt. On a affirmé que le garde-chasse s'était suicidé. Or, vingt-cinq ans plus tard, sur son lit de mort, un citoyen du village a avoué le meurtre au curé. Pour ne pas perpétuer les haines, son fils, en conscience, n'a pas livré le nom de l'assassin. Et puis il y a l'arrière-grand-père que deux Espagnols ont poignardé à Nay pour lui voler l'argent qu'il avait gagné dans un tripot. Deux hommes guillotinés en place publique à Pau. Il n'y a plus de cheminée à la maison Bayrou depuis que Calixte, en 1915, a perdu son petit frère, François, tombé dans les flammes.
La religion de l'école
La vie est en porcelaine. Ceux que l'on aime s'en vont à la dérobée et nous laissent désemparés. François comprend qu'il faut aimer l'instant, tant il est fragile, le saisir, ne pas laisser le temps nous voler. Les enfants jouent dans la cour. Calixte frappe dans ses mains. « Maintenant, une dictée ! » François et Lucienne accourent. Calixte lit, explique en permanence, raconte l'histoire, Napoléon, le Second Empire. Pelle en main, il attend les fables de La Fontaine. François, qui tient le sac de maïs, récite. Ils pendent du tabac, François égrène les dates. Qui est Chateaubriand ? Peu importe la réussite sociale. Compte la religion de l'école. Calixte ne demande pas de note. Il a confiance en cet enfant qui le regarde.
Au lycée de Nay, François a un an d'avance. Les devoirs lui sont inconnus. Il a trouvé pour cela un arrangement avec les filles, dont il partage secrètement la perception du monde. Devenues femmes, elles demeureront ses alliées. Il a du mal à respecter les conventions. Il admire des gens que les autres chahutent, surtout Jean Biès, le prof de lettres, grand spécialiste français de la pensée hindoue. D'autres n'ont pas son bulletin. Car une injustice le poursuit. Plusieurs professeurs considèrent qu'une lueur de moquerie brille dans les yeux. Il est collé tous les jeudis de toute l'année, de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 16 heures. Le samedi, Calixte vient le chercher. François, au retour, conduit la traction 11 CV jusqu'à la cour de la ferme. Emma ne dit rien.
Un sentiment de foi
Calixte a une vision rousseauiste de l'existence. Ses enfants doivent prendre la vraie vie. Il pense aussi qu'un grand horloger maintient les équilibres. Le dimanche, en retard à la messe, il discute au dernier rang pour faire le point sur les saisons. Emma est devant, plus concentrée. Un sentiment de foi heureuse porte François. Enfant de chœur, il écoute les leçons de catéchisme de Mlle Benoit, la bonne du curé. Il reçoit un bon point quand elle entend un impeccable Confiteor. À la radio, les Bayrou n'écoutent que la parole. Calixte tourne le bouton dès qu'il entend la musique. François, une étrangeté en Béarn, ne saura jamais chanter. Alors que son grand-père a été la voix du canton.
Au fond, il ne perd jamais l'espoir, malgré la punition qui dure. Les années ne changent rien. On voit bien qu'une bombe atomique d'optimisme le porte. Il est promis aux exaltations. Un destin ? Il ne doute pas. Il sera le défenseur des sans-voix, le représentant du peuple contre les puissants. À ce moment de la vie, il lui semble avoir tout lu, et relu, parfois cent fois. Il part en hypokhâgne au lycée Montaigne à Bordeaux. Calixte l'accompagne en voiture, défait. Reviendra-t-il jamais à Bordères ? La souffrance est plus grande encore qu'il ne l'avait imaginée. Les larmes coulent. Jamais cette fichue route ne parviendra à l'apaiser. Calixte pleure l'enfant rêvé à qui il a tout donné et que la terre ne peut retenir. François part conquérir le monde. Comment penserait-il au chagrin du retour, trois semaines avant son agrégation ? Il sera là pour ramasser la récolte quand Calixte meurt tragiquement au travail. Il reviendra habiter le village où les champs racontent, dans l'effluve des mots et la lumière d'un homme.
Le Serment de l'imprévu
"Nos meilleures années est la fresque
d'une génération qui, avec ses contradictions, avec sa fougue, tantôt ingénue, tantôt violente, avec sa rage parfois déplacée, a essayé de ne pas se résigner au monde tel qu'il est, mais de le
rendre un peu meilleur".
A méditer
"Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et
l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd’hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d’influencer l’avenir par notre
action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel modèle s’imposera finalement. Dans dix ans, on y verra
peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation hélas encore plus violent
que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif ".I. Wallerstein
Les derniers commentaires